Page de garde Solis, un monde à part...




 Stéfanie Klagget Journal de Stéfanie Klagget (extrait).
8 mai SM 973, je deviens un homme !
«Après la vérification de mon genre sexuel, nous avons fait force ripaille de sang et de viande encore chaude en dépeçant l'énorme animal. Ce fut vite terminé, je me suis occupée de répartir les paquets sur les vingt-six traîneaux, tout en observant la façon de faire des découpeurs.
J'ai remarqué que les tendons et les nerfs étaient mis à part, enroulés sur de petites bobines de cuir.
Les chiens 1 avaient eu leur part, et leurs petites bagarres avaient cessé dès que les kayaks avaient été placés sur les chargements. Ils étaient impatients de tirer.
Dès l'arrivée au village, tout le monde se mit à décharger, mais je ne voyais plus ni Ki-Ligu, ni Mani-Ligu, ni certains autres chasseurs. Le conseil du groupe s'était réuni.
Après un moment, une vieille femme est sortie de la grande maison, et elle est venue vers moi pour me tenir un discours interminable et incompréhensible. Je voyais les femmes et les jeunes hommes qui se marraient en l'écoutant.
Je me suis marrée aussi, mais ça n'avait pas l'air de plaire à la vieille. Alors j'ai acquiescé de la tête à tout ce qu'elle disait. Elle a paru un moment surprise, puis elle a chassé un gosse qui mâchait un truc en nous regardant, et elle m'a fait le même signe obscène que Mani-Ligu, en pointant son doigt vers tel ou tel jeune célibataire.
C'était presque tous ceux qui me serraient toujours d'un peu plus près que les autres, ceux que j'appelais mes "sourieurs".
Elle remit son doigt sous mon nez, ajoutant cette fois de l'autre main la partie femelle et mimant sans équivoque un accouplement. "Iuna, sila". C'était clair, j'allais devoir y passer, mais apparemment, j'avais le choix du "iuna".
J'étais incapable de savoir où en était mon cycle, je ne savais pas non plus si un de ces beaux soliens pouvait me mettre enceinte, mais je me sentais si bien que je m'en moquais éperdument, j'étais une chasseresse, une tueuse de phoque-loup, plus insouciante qu'une chatte en été.
Le soleil touchait l'horizon, une fête s'est organisée dans la grande maison. Auparavant, j'avais dansé avec les jeunes filles, malgré mon âge, car je n'avais pas de statut bien clair dans le groupe. Cette fois, c'était différent, les jeunes hommes m'ont emmené parmi eux.
Assis sur des bancs en os, nous avons regardé danser et chanter les jeunes filles, puis plusieurs apprentis-chasseurs sont venus mimer la chasse du jour. Le plus jeune d'entre eux, Jad-Pali-O, jouait mon rôle, et c'était vraiment troublant de le voir se démener pour devancer le groupe, et attaquer les trois gaillards qui portaient la tête du phoque-loup sur une sorte de brancard.
Quand il s'est mis à crier "poussée d'Archimède", déclenchant les rires de l'assistance, je me suis dit que ce nom allait me rester, mais j'ai frissonné en pensant à ces instants terribles.
J'ai vu comment ils m'avaient littéralement arraché à mon harpon, à demi-inconsciente. Il était vraiment bon acteur.
Les rires redoublèrent quand il ôta son pantalon, exhibant un énorme triangle de fourrure blanche qui dissimulait assez mal son excitation. Je criais comme les autres : Sila, sila ! entre deux éclats de rire.
J'ai remarqué que plusieurs des filles me lançaient des regards un peu noirs, mais elles l'effaçaient aussitôt d'un franc sourire.
Soudain, deux chasseurs ont apporté au centre de la piste une sorte de prie-dieu en bois au dossier échancré. Jad-Pali-O m'a pris les mains et m'a guidée pour me faire asseoir sur ce truc, et il a placé mes mains sur des sortes de poignées lisses, un peu en arrière du siège. Quand il s'est relevé, je l'ai suivi des yeux et ma tête renversée en arrière s'est placée toute seule dans l'échancrure. C'est alors que j'ai remarqué le chant rythmé qui ressemblait à l'appel des phoques-loups. Les chasseurs baladaient la tête du monstre autour de moi, mimant des attaques et des feintes. Je roulais des yeux pour les suivre, sans succès.
La vieille de l'après-midi s'est approchée par derrière, je voyais sa tête à l'envers. Elle a placé un truc glacé sur le lobe de mon oreille gauche, que des mains expertes avaient étalé sur le dossier de bois. J'ai senti qu'une autre main se glissait dans mon pantalon, et j'allais protester quand la vieille a frappé avec un énorme maillet en rigolant.
Ça faisait un mal de chien. Elle m'a montré une petite rondelle d'oreille d'à peu près un centimètre, et l'a jeté dans la gueule béante du phoque-loup.
J'ai enfin pu me redresser, et Ki-Ligu s'est approché avec une des grandes dents du phoque. Je n'avais pas encore réalisé que le petit disque d'ivoire qui dilatait le lobe de l'oreille des chasseurs avait été remplacé ce soir par une de ces longues dent.
Il l'a enfilée dans le trou de mon oreille, et deux filles sont venues pour la fixer et faire un petit pansement.
Elles ont apporté un petit miroir pour que je voie le résultat. C'est énorme, noir et luisant.
Barbare.
J'adore.
J'ai l'impression qu'elles aussi, et je ne serais pas surprise de les voir au bord de l'eau un de ces jours.
Le silence était soudain tombé, je me retrouvais seule au milieu du cercle. Ki-Ligu s'est avancé, il a posé à mes pieds mon harpon, bien nettoyé, et m'a donné un tout petit couteau en bois, marqué de trois caractères soliens. La vieille est venue aussi, portant une grosse lampe à huile allumée, suivie d'une toute petite fille.
Ki-Ligu a montré le couteau, il a dit : "Té-Fa-Ni", et il a désigné la flamme. J'ai sursauté quand toute l'assistance a répété la version solienne de mon prénom. Il a désigné une nouvelle fois la flamme.
J'ai compris, j'ai brûlé mon ancien nom avec le couteau. Ma main tremblait un peu, la vieille m'a souri. Je sentais monter une boule d'angoisse énorme du fond de mon ventre.
La petite fille m'a tendu un petit couteau d'ivoire, très fin et très ouvragé, magnifique. Elle est partie en courant vers sa mère. J'ai regardé le couteau, il portait quatre lettres soliennes.
J'ai regardé Ki-Ligu, il a dit : " Ea-Fli-Ea-Miri". L'assistance a répété mon nouveau nom. Ea-Fli-Ea-Miri. Un beau nom, tout doux à chuchoter, pas facile à crier.
J'ai encore regardé Ki-Ligu, il m'a montré son oeil : "Ea", puis il a mimé des larmes : "Fli". Encore l'oeil, puis il a montré le ciel : "Miri".
Je m'appelle maintenant "Pleure en regardant le ciel".
La boule d'angoisse est montée d'un coup, je suis tombée à genoux, le visage dans les mains, j'ai pleuré, longtemps, bruyamment, comme on ne pleure qu'une fois par vie, j'ai pleuré pour tout ce qui me manque, j'ai pleuré pour tout ce qu'ils m'offrent.
Je suis restée longtemps à genoux, quand j'ai relevé la tête, j'étais seule, il n'y avait plus que la vieille lampe à huile, une fourrure préparée pour la nuit, mon sac à dos avec toutes mes affaires, sauf mon harpon.
J'ai pris mon journal, j'ai raconté cette journée.
Il est tard, je vais maintenant retourner dormir avec les jeunes filles.
Je pleure en regardant le ciel, comme ils le savent si bien. Je pleure aussi parfois sans regarder le ciel, comme tu le sais si bien, capitaine.»

Stéfanie Klagget
Mon premier phoque-loup ! | Je deviens un homme ! | Fiancée ou mariée ?

Le chien-boule solien a un arrière train surbaissé, un peu à la façon des hyènes té-restres, mais ses quatre pattes ressemblent assez à celles des oiseaux, et son pelage ressemble beaucoup plus à un plumage. Lorsqu'il se hérisse entièrement, le chien solien ressemble à une grosse boule.
L'espèce polaire à une queue courte et un plumage long et raide, fréquemment blanc.